La victoire de Paul Coltelloni sur Citroën ID 19 au Rallye Monte Carlo 1959, par le Docteur Danche

[NB: toutes les coupures de presse de l'article sont zoomables par un click, pour vous permettre de les déchiffrer]

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1959. Paul Coltelloni (dont le nom d'origine italiennne se traduirait par "grands couteaux") est un industriel fabricant de godasses pour femmes (plus tard dans sa carrière, il passera dans la pub), qui a comme hobby le pilotage automobile: c'est une sorte de "gentleman driver", comme ça se faisait à l'époque.

Il a usé depuis quelques années ses fonds de culotte en rallye sur Traction avant, et a été candidat malheureux au Monte Carlo sur DS en 1956 puis 58. En 56, il courait d'ailleurs sur une des toutes premières DS (numéro de série 42!) que lui avait confié Citroën et que lui bichonnait son sponsor Yacco.

En 1959 donc, il s'engage à titre personnel avec la voiture achetée au nom de sa femme aux Établissements Luchard dans le 16eme arrondissement de Paris. Coltelloni avait commandé une ID "violette à toit blanc", mais elle lui sera livrée le 18 décembre 1958 en teinte écaille blonde avec un intérieur mordoré (qu'on distingue sur les sièges arrière).

Eh oui, Monsieur Coltelloni, vous apprendrez que la couleur violette (bleu delphinium) était réservée aux DS.

Mais au fait, pourquoi avoir préféré en 59 l'ID à la DS (alors qu'il avait choisi la DS au rallye 58)? Réponse: sur influence de Trautmann, qui avait démontré au Neige et Glace 58 que son ID, au moteur moins puissant, se révélait pourtant plus agile que les DS bardées d'assistances hydrauliques. Les avis des différents pilotes sur la question "DS ou ID?" seront plutôt variés, nous y reviendrons ultérieurement.

Au Monte-Carlo 1959, Coltelloni n'était pas seul en lice.
Voici en téléchargement la liste des participants de ce mythique rallye. Il comprenait à l'époque une phase préliminaire de rassemblement: les concurrents partaient de diverses villes Européennes (Munich, Glasgow, Paris, Stockholm, Athènes, etc etc) pour se retrouver tous au final à Monaco. Pour chacun des participants, on lit dans le fichier la ville de départ, et on peut dénombrer en tout pas moins de 25 Citroën de 1911cm engagées (DS, ID, Traction peut être?...).... A noter que René Trautmann est présent dans deux DS au départ de deux villes différentes(?!).

Au départ, Coltelloni se coiffe d'une casquette à damier d'un look discutable à la Sherlock Holmes.

Puis il s'élance avec la "176" de la ville la plus naturelle pour lui, Paris, puisqu'il y habite. Coltelloni sera d'ailleurs le premier vainqueur depuis 1911 à être parti de Paris.

Coltelloni pour le rallye est accompagné de deux copilotes.

Partir à trois, c'est un calcul pour limiter la fatigue.
Par contre cela augmente le poids, évidemment, même si les acolytes sont plutôt du genre "sec".

Il y a là: Pierre Alexandre, dit "Alec".

et Claude Desrosiers:

On le voit, Desrosiers cultive un look de marin d'eau douce, et se remettra pendant le rallye d'une crise de foie carabinée. Je ne l'envie pas d'avoir été bercé par l'hydraulique pendant tout le trajet.

Le règlement du rallye est complexe, et le rôle du copilote était de le prendre en charge. En réalité le but du jeu était avant tout d'être régulier, c'est à dire de passer à certains points de contrôles à une heure bien précise, en contrôlant sa moyenne. D'où des contrôles secrets à certains endroits, pour éviter qu'un concurrent ne bombe à fond et ne s'arrête pour attendre juste avant le contrôle officiel.

Lors d'une soirée mémorable, nous tentâmes un jour avec mes camarades du Cescqual de mieux appréhender les règles du rallye en pratiquant le jeu ci dessous, dont les règles étaient tout aussi incompréhensibles. Parti de Glasgow, mon véhicule prit, sans qu'on sache bien pourquoi, une telle avance aux points que mes adversaires préférèrent vite abandonner la partie, et se contenter de faire "vroum vroum" en tournant les aiguilles articulées.

Mais revenons-en à la vraie course de 1959. Je connais peu de photos de la "176" en action. Paradoxalement il y a celle ci, où ce n'est pas une pub Yacco qui apparait en arrière-plan...

J'aime beaucoup celle-ci, pleine de poésie:

 

Ici on reconnait Sherlock Coltelloni, Alexandre qui semble un peu dilettante sur les vitres, et Desrosiers le marin, qui a l'air bien pâle encore, pourtant on est arrivé à Monaco. On est même peut-être après la victoire, parce que ça sent très fort la mise en scène.

L'épopée et les événéments-clés de cette victoire mythique sont racontées de différentes manières dans les documents d'époque, vous verrez que les versions ne se contredisent pas vraiment, voici ce que j'ai retrouvé:

- un texte paru dans un journal de propagande de Citroën: "comment nous avons gagné Monte Carlo 59". On notera qu'à la remise du trophée, Grace Kelly avait poussé l'élégance à assortir son manteau à la casquette à damiers du champion.

- un article dans le bulletin destiné aux agents, où l'on visualise avec effroi le parcours de Paris à Monaco "au plus court", et où l'on comprend péniblement les définitions de la coupe Riviera, de la coupe Houbignant et du challenge "l'Equipe", posées sur le capot de l'ID victorieuse.

 

- une bande dessinée de Jean Gratton et son style de dessin si particulier où tous les personnages ont le visage au botox et le teint cireux. A la limite pour Desrosiers et sa crise de foie, c'était pas mal vu.


- et la presse spécialisée qui insiste surtout sur le triomphe de la voiture française, après le succès... de la coupe du monde de football 58: eh oui, la mythique troisième place de l'équipe de Just Fontaine. La France était vraiment triomphante dans tous les sports.

Quant à ces affreux anglais, soi disant "fair play", arriveront à faire un reportage entier pour couvrir l'événement, sans jamais montrer la voiture gagnante: http://www.youtube.com/watch?v=pdUqLoYiDn0&feature=related

A la fin de la video, on voit quand même une vue rapide des visages des champions.
En voici toutefois une plus jolie photo.

Pour en savoir plus sur les coulisses de cet exploit, je vous invite à lire cette passionnante interview illustrée de P Coltelloni.

NB: on voit ici que dans sa BD, Jean Gratton n'avait pas respecté le bleu des doudounes de course des pilotes...Quel amateurisme au moment de faire vibrer notre jeunesse!

Au niveau financement, outre ses fonds personnels, Coltelloni était sponsorisé depuis plusieurs années par les huiles Yacco. Yacco communiquera d'ailleurs sur la victoire de Coltelloni (affiche ci-dessous), mais Citroën très peu.

En fait c'est seulement quand Simca s'avisera de se déclarer vainqueur du Monte Carlo (alors que Simca n'était vainqueur que de sa catégorie) que Citroën publiera un communiqué de démenti. Citroën en réalité était très agacé par les méthodes de gangster de Simca qui dejà en 56 avait par exemple sponsorisé un film de la sécurité routière visant à démontrer... l'infériorité de la Traction avant dans les virages en "S" ! L'affaire s'était terminé en procès, Simca ayant truqué de façon éhontée les résultats des mesures.

Ici une des rares communications de Citroën sur la victoire, dans la presse ricaine.

Il semble que certaines ID du millésime 60 arboraient sur les lunettes arrière un autocolllant célébrant la victoire. Ici une ID de Décembre 59 qui l'a encore.

Et une autre ID, de Septembre 59, l'autocollant s'est un peu décoloré.

Ca avait quand même de la gueule dans la circulation!

 

On connait aussi une version de disque de stationnement célébrant la victoire.

Dès Mars 1959 (deux mois après la victoire), au 29ème salon de Genève, la "176" trône sur le stand Citroen.

A l'été 59, Citroën fera un stand de communication aux 24h du Mans, exposant la voiture de Coltelloni, laquelle sera détruite au cours de son retour vers Paris, tuant son chauffeur : voir interview de Coltelloni).

Ensuite, au Printemps 60, Citroën rebondira aussi sur le titre de champion d'Europe des Rallyes glané en 59 par Coltelloni, en éditant une pub sous forme de flammme postale

en mettant en place un grand panneau de pub près du stand "Corolle" Citroën aux 24h du Mans qui aura les honneurs du "double chevron" numéro 3, et d'une couverture de bulletin Citroën.

(Corolle est un mobile géant de Michel Mangematin et Roger Bruny, une fleur à 6 pétales s'épanouissant lentement, découvrant puis cachant les DS, et s'éclairant en polychromie le soir)

en diffusant une affiche de garage

ainsi que des cartes postales pour les concessionnaires.

Mais examinons de plus près le texte de cette carte postale. Au fait, quels sont donc ces "6 des plus grands rallyes du continent" cités sur la carte, et qui auraient été remportés en 1959 par Coltelloni et son copilote? Eh bien ce sont les rallyes:

- Monte-Carlo
- Acropole (en Grèce)
- Adriatique (en Yougoslavie)
- Viking (en Suède)
- Marathon de la route (Liège Rome Liège, qui deviendra Liège Sofia Liège en 61)
- Allemagne (en France, paradoxalement...)

On peut sourire que Citroen se déclare triomphateur dans ces rallyes, alors qu'il ne s'agissait souvent que d'une victoire de catégorie, utilisant des techniques de com au fond assez proches de ce qu'ils avaient reproché à Simca.
Par exemple voici le classement du marathon de la route 59:

Et voici de façon plus exhaustive, le nom des "vrais" vainqueurs 59:

Monte Carlo (Janvier): Coltelloni/Alexandre/Desrosiers

Acropole (Mai): Levy/Wencher - Auto Union 1000;
(Coltelloni/Desrosiers premiers en classe tourisme 1600-2000)

Adriatique (Juillet): Coltelloni/Houel

Vikings (Septembre): Hans Ingier/Thurbjörn Berntsen - Volvo PV 544
(Coltelloni/Desrosiers premiers en classe tourisme 1600-2000) 

Marathon Liege-Rome-Liege (Septembre): R. Buchet/Straehle - Porsche Carrera
(Coltelloni/Desrosiers premiers en classe tourisme 1600-2000) 

Deutschland (Octobre): Erik Carlsson/Svensson - Saab 93
(Coltelloni/Desrosiers premiers en classe tourisme 1600-2000)

Un catalogue promotionnel spécial sur l'ID victorieuse à Monte Carlo sera également édité courant 59. Son contenu est assez décevant, il se réduit à des extraits de textes de presse sortis de leur contexte, comme quand on voit des pubs pour les films avec "un film intelligent" (Télé 7 jours), "un pur chef d'oeuvre sur la forme" (Metro) ou "un autre regard sur la condition de la femme" (Elle).

On y trouve néanmoins cette jolie photo, qui sera le mot de la fin pour illustrer l'élégance des vainqueurs devant les palmiers. Dans leur sourire on lit la fierté d'avoir écrit une page d'histoire.