Un mois, un garage, par le CESCQUAL

le garage Citroën de la place de l'Yser à Bruxelles

Dans Google Streetview, il y a une fonctionnalité "historique" que j'utilise régulièrement pour répondre à ma femme quand elle me demande si je me souviens de la boutique qui était là avant celle qui vient d'ouvrir.

"Mais si, tu sais bien, une devanture jaune!"

Et quand j'utilise cette fonctionnalité sur cet endroit à Bruxelles, au nord de Sainte Catherine: https://goo.gl/maps/d55oYvgB3iDAvRGv8 ...

..alors je vois ceci:

2009

2021

Eh oui, et ça ne date pas de 2021: ça fait déjà belle lurette que Citroën a quitté son magnifique écrin en centre ville de la capitale belge...

 

Retour du Docteur Danche sur le parcours d'un bâtiment citroëniste exceptionnel.

[un grand merci à François R pour ses photos et son appui, au magazine Bruxelles patrimoine de Septembre 2015, et à https://monument.heritage.brussels/fr/buildings/38293 pour la chronologie ]

 

Chronologie générale

En 1933, le siège de Citroën Belgique se sent à l'étroit dans un immeuble du centre ville.

Les responsables locaux identifient alors un endroit propice qui pourrait accueillir leur quartier général, le long du canal de Willebroeke, juste avant le bâtiment à tour carrée (qui est la ferme des Boues, une station d'épuration antédiluvienne, qui a survécu et dont nous reparlerons).

Pour bien comprendre l'explication qui va suivre je vous ai fait un plan d'architecte.

Au départ en 1900 il y a deux canaux.

Celui que je figure en bleu foncé est le canal de Willebroeck, prolongé par le bassin de Batelage (ou Auguste Gobert), qui fut remblayé au début des années 1950.

En bleu ciel, c'est l'endroit où s'installa en 1953, après le remblaiement, un héliport géré par la Sabena, lequel fermera en 1966 pour laisser place à un parking poids lourd, puis au parc paysagé et résidentiel actuel.

En vert, c'est la ferme des boues, vous la voyiez donc au bord de l'eau sur la photo d'archive, puisqu'elle était alors au bord du canal qui disparaitra.

Et en Rouge c'est l'emprise du garage Citroën.

 

Mais revenons en 1933, quand Citroën achète la parcelle.

Ravazé fait alors appel aux architectes Dumont et Van Goethem, qui dessinent un complexe moderniste alliant verre, acier et béton et prévoient un ingénieux concept d’éclairage de nuit pour le showroom.

Mais un problème surgit. La parcelle globale choisie par Citroën est déjà partiellement occupée par des bâtiments que les propriétaires refusent absolument de vendre: on parle des numeros 1, 2, 3, 8, 10 , 11, etc.

Les architectes modifient donc leur plan en contournant ces propriétés: encore aujourd'hui, le site est donc passablement tarabiscoté.

 

À l’angle du square Sainctelette et de la place de l’Yser, nos architectes implantent le showroom, vaste nef sans étage, avec bureaux, kiosque à journaux, bar et salle d’attente.

Sur la droite de celui-ci se greffe un petit corps plus bas, destiné à l’exposition des derniers modèles au rez-de-chaussée et abritant des bureaux à l’étage.

Délimités par les quais des Péniches, de la Voirie et de Willebroeck, les deux tiers nord de l’îlot accueillent les vastes ateliers sans étage, avec salle de réunion et espace sanitaire. Au 1 du quai de Willebroeck, une mince parcelle résiduelle est dévolue à un immeuble abritant bureau, restaurant et logement du concierge.

Voici les plans avec en hachuré, les parcelles qui n'ont pu être achetées.
NB pour les distraits: on a tourné de 90 degrés par rapport aux vues précédentes.

 

Le chantier débute donc le 20.10.1933 et se termine au printemps 1934.

Occupé par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale, bombardé, le bâtiment servit ensuite de garage pour les chars des Alliés. Le complexe rouvre ses portes en 1947, après d’importants travaux de rénovation.

Dans les années 50
, une station service et cinq étages sont aménagés dans la nef. Dans le même temps, le petit corps attenant au showroom est remplacé par un volume de même hauteur que ce dernier, servant d’accès carrossable aux nouveaux étages.


En 2015, le complexe est acquis par la Région de Bruxelles-Capitale en vue d’une reconversion en musée d’art contemporain et en logements, dans le cadre d’une redynamisation de la zone du canal.

Kanal, destiné à l'art contemporain, est pré-ouvert en Mai 2018 pour un an de manifestations diverses.
Il ouvrira définitivement en principe en 2024 à l'issue des travaux complets.

 

La construction en 33-34

Le projet complet (ébauche, quand on pensait pouvoir accéder à la parcelle complète)

Un projet intermédiaire (On relève sur ce dessin qu'on ne parle pas trop des immeubles qui feront verrue)

Avec l'éclairage intérieur prévu

le projet final (montrant cette fois les immeubles-verrues de façon plus réaliste)


 

Le schéma de construction de la nef.

 

La réalisation (avec comme spectateurs les immeubles qui n'ont pas pu être achetés, et qui se marrent!)

 

 

Voici une annonce dans la presse parlant de la construction place de l'Yser, en se basant sur le dessin du projet intermédiaire. A ce moment la Traction Avant n'est pas encore sortie.

1934: au salon de l'auto belge 1934 (le dernier à se tenir au parc du Cinquantenaire. Mes recherches sur internet ne m'ont pas permis d'en déterminer la date exacte, mais je pense que c'est en Décembre 34), à l'arrière de la présentation de la Traction 22, on distingue une photo du bâtiment terminé.

1934, peu après l'ouverture. A droite de la nef, vous pouvez repérer le petit corps bas dont on a parlé, et qui va évoluer dans les années 50.

1934/35: la Traction est arrivée!

 

1934/35

intérieur du showroom

entrée client

intérieur de l'entrée client

Et la partie ateliers (avant l'arrivée de la traction)

 

1935-1950: les années Traction

Une petite vue des ateliers, les tacots ont laissé la place à la reine de la route.

 

1955-1970: les années DS

En 1955, on fête à Bruxelles la sortie de la DS.

Vous remarquez que le petit corps bas que je mentionnais précédemment a été réhaussé élégamment, avec un lettrage vertical Citroën magnifique, bien dans les lignes du bâtiment.


Sur cette carte postale de Bruxelles, on lit en vitrine (même si je distingue pas les 3 mots sur la droite) que l'ID19 a été première au rallye de Monte-Carlo: on est donc en 1959.

Sur ces photos des années 60, on voit nettement que la nef, initialement grandiose et sans étage, porte désormais à chaque étage des 2cv et autres modèles de prestige.

Ici nous sommes en 1966, avec la sortie de la DS21.

Et ici voici les modèles 1968 exposés à l'intérieur du Showroom

A l'arrière, sur le quai de la Voirie, plusieurs photos célèbres ont été mises en scène.

Les 2cv des postes royales belges

Les 2cv et l'helico de la Sabena

La présence d'un helico n'est d'ailleurs pas une surprise pour vous, puisque je vous avais dit en début d'article que de 1953 à 1966 il y avait eu à côté du site Citroën un heliport (qui tourna à plein régime lors de l'expo 58).

Avec à l'arrivée ce type de photos ahurissantes...
(à droite au premier plan, la ferme des Boues).

 

1970

Cette vue des années 70 nous montre qu'après la disparition de l'heliport, il y a eu une avancée sur les trois immeubles les plus à droite dans le paquet qui avaient résisté (à droite du bâtiment plus bas qui est le restaurant): ils ont l'air d'être restés identiques en taille, mais leur façade a été modernisée et ils sont désormais au logo Citroën.

 

1980-2009: la fin de règne

Au niveau prestige du lieu, devenu le "palais de l'occasion", on sent que quelque chose se dégrade. Et en retirant les lettres verticales Citroën (parce qu'elles ne rentrent pas dans la charte graphique), et en mettant en blanc ce qui était noir, on alourdit la structure.

Le libellé Citroën disparait même à un moment du haut de la façade!

Et il faut bien dire que sur les derniers temps on ne comprenait même plus la langue utilisée dans le "Peugeot Store".

Puis ça a été le nettoyage par le vide

 

Et enfin le grand silence

 

2015 : Kanal: l'après-Citroën

Vous trouverez sur internet, avec une recherche par les mots Kanal Bruxelles, des photos des divers événements qui ont été organisés dans l'ancien temple de l'automobile.

Je ne m'apesantis pas, mais on y viendra désormais admirer ce qui me semble être des préservatifs de titan (il faudrait confirmer avec l'artiste).

La seule consolation c'est que, dans ce projet, la nef serait de nouveau grandiose et sans étages.

On y contemplera aussi de fausses fenêtres (je vous donne un indice, Mademoiselle: regardez plus à droite)

Et d'ores et déjà, issu des festivités préalables de 2015, je vous offre cette video, en souhaitant bonne chance au voisinage.

festival of light Bruxelles