Un mois, un garage, par le CESCQUAL

Le garage des taxis Citroën 20-22 rue Barrault (Paris 13ème)

Le 13ème arrondissement de Paris comporte en de multiples endroits des lotissements de petites maisons individuelles. Cité fleurie, village des peupliers, petite Alsace, villa Daviel, tous ces micro-quartiers (dont l'origine remonte, pour la plupart, au remblaiement de la rivière de Bièvre) alimentent les guides touristiques de la capitale.

L'un de ces lotissements est très particulier, on le nomme "la petite Russie".

Il s'agit d'une suite pittoresque de 8 micro-pavillons, qui ont la particularité stupéfiante d'être construits en hauteur, tout en haut d'un immeuble.

Les voici, à droite sur la photo.

En bas à gauche, on distingue en contrebas les toits d'un autre de ces lotissements de maisonnettes, mais ce sont des pavillons normaux, au sol, ce sont leurs colombages qui leur donnent leur nom de "petite Alsace".

Et au loin vous distinguez le treizième arrondissement "normal".


On trouve sur Internet une information surprenante: ces pavillons de la petite Russie auraient été construits par la S.A. André Citroën, et plus précisément par la compagnie de taxis André Citroën.

Et cela en vue d'y loger ses chauffeurs, lesquels étaient russes: le nom de "petite Russie" en proviendrait.

Cette information figure dans plusieurs livres de référence, par exemple celui-ci, sur les cités jardins à Paris.

Mais avant d'affirmer ça sur un site aussi sérieux que nuancierds.fr, j'ai voulu vérifier.

 


Info 1: en effet, ces pavillons sont situés au-dessus d'un ancien garage, dont l'entrée est 20-22 rue Barrault: https://goo.gl/maps/wU2W7

L'ancien garage (je m'en souviens, c'était un Toyota dans les années 80-90), est aujourd'hui devenu un "Timhotel" et un lieu de stockage "une pièce en plus"; la rampe auto existe encore mais c'est à peu près tout.

On accède à la petite Russie par la porte avec les ballons, puis un escalier, vous avez tous les détails ici.

Mais sur ce coup-là, pour bien comprendre, mieux vaut la vue du ciel, la voici, avec ces 8 pavillons en hauteur, côte à côte, au-dessus du garage.

Et la petite Alsace en contrebas.

 

Info 2: en effet, ce garage de la rue Barrault a été occupé très tôt par les taxis Citroën.

J'ai deux preuves à l'appui (désolé pour leur mauvaise définition, il vous faudra un peu deviner le texte)

"Le Citroen" du 11 Juin 1931 mentionne bien l'adresse du 22 rue Barrault.

Et "Le Citroën" de Juillet 28 nous dit que la socité des taxis Citroën demande des conducteurs.
L'entrefilet nous dit que l'ouverture au 20 rue Barrault (Corvisart) est récente, le site aurait donc été investi par Citroën en 1928.

 

Info 3: les taxis Citroën

C'est vrai que les chauffeurs de taxis dans les années 20 étaient, pour beaucoup, des Russes blancs réfugiés.

En ce qui concerne la société des taxis Citroën, son histoire est très bien racontée ici, j'en extrais juste quelques documents.

J'ai aussi chez moi un DVD stupéfiant (Etudes sur Paris, d'André Sauvage, que m'avait indiqué Régis) qui montre un film fait dans Paris sur la vie quotidienne dans les années 20.

Son visionnage montre une véritable nuée de taxis Citroën en train de rouler, reconnaissables à leur couleur claire. Leur nombre dans le film est invraisemblable, et montre une emprise extrêmement forte sur le marché, et donc le besoin de garages de grande envergure.

Voici, pour illustration, quelques captures d'écran.

 

Info 4: par contre, je ne pense pas que le garage ait été construit POUR les taxis Citroën, ni POUR ses chauffeurs russes.

L'histoire que je pense avoir reconstituée est différente.

Voici le plan de construction de ces logements par M Peyrabout, en 1926

Pourquoi ce curieux lotissement?

Réponse:

M Peyrabout avait déposé en 25 une demande de permis de construire pour un hôtel et un garage.

Mais ce faisant, il rasait des habitations existantes.

Le préfet a alors mis comme condition à son acceptation... que Peyrabout construise, en plus du garage et de l'hôtel, des habitations au moins équivalentes en surface à celles qu'il détruisait !!

Et Peyrabout ne s'est pas démonté, il a laissé le plan inchangé, et il a mis ses pavillons sur le toit.

Puis il s'est fendu de cette lettre sur feuille volante d'écolier pour démontrer au préfet par un calcul imparable que la surface ainsi construite respecterait sa demande! Quelle classe!

Puis l'homme a donc eu son autorisation, et a mené à bien son projet!

Et la dernière lettre du dossier que j'ai consulté aux archives de la Préfecture, qui traite sans doute d'une autre question (il n'écrit plus au préfet), est à l'en-tête du "Moderne Garage" sorti de terre, et elle nous indique que c'est M Valette l'architecte.

Donc au final, aucune trace de l'architecte Kaganovitch qui aurait construit des logements POUR les chauffeurs de Citroën.

En fait, les taxis Citroën ont du louer tout ou partie de l'endroit à partir de 1928, et ont occupé ces logements qui avaient été construits uniquement pour respecter une contrainte à la godille fixée par un préfet lunatique.

 

l'avis du Cescqual

 

L'avis de Jérome

On devrait étendre le Cescqual aux habitants du treizième, vous ne trouvez pas?
A restés confinés dans le quartier latin, on rate des merveilles.

 

L'avis d'Ivan

Oui: étonnants ces pavillons, je ne connaissais pas!

 

L'avis du Dr Danche

Ah, votre proposition tombe à pic, Jérôme, car je déménage dans le treizième en Septembre prochain!

 

L'avis de Régis (de la DRAC)

Quelle histoire incroyable Danche, et bravo pour votre travail de recherche en archives!? Vous êtes en train de vous recycler!?

Plusieurs points m'interpellent:
- Déjà, je trouve incroyable de construire des petites maisons très ordinaires, kitsch même, sur un bâtiment de garage aussi moderne! Pourquoi ne pas avoir réalisé des maisons de surfaces identiques comme le demandait le Préfet, mais moderne avec le langage Art Déco de l'époque!? Elles sont moches quand même sur ce toit!?
- Je me dis aussi qu'heureusement il n'est pas toujours demandé de reconstruire sur le toit ce que l'on détruit; j'imagine mal la tronche des villes!
- Enfin, cette construction de type surélévation a un écho dans l'actualité législative actuelle, puisqu'il est permis désormais, au titre de la densification des espaces déjà urbanisés, de pouvoir surélever des immeubles au delà des hauteurs réglementaires admises; c'est à dire la loi ALUR. C'est assez amusant de voir ce principe de surélévation déjà réalisé dans les années 20; mais si c'est ce qui nous attend comme ville, des immeubles avec des maisons dessus, et bien ça va pas être chouette!!!
http://www.slt-surelevation.fr/wp-content/uploads/2012/09/densification-urbaine-500x321.jpg

Et bien pour une fois, je vais dire que je ne suis pas convaincu, même si l'histoire est fort sympathique!

 

Verdict du Cescqual: la DRAC doit-elle préserver ce bâtiment?

C'est pas vraiment un garage Citroën.
Alors le Cescqual vote blanc!